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Éco-conception web : mesurer, réduire, s'engager

par @elo · BordTech · · #éco-conception

Lecture : 6 min

Un site n'est pas immatériel : chaque page affichée fait travailler un terminal, un réseau et un centre de données. Voyons ce qu'on peut mesurer avec l'EcoIndex, ce que demande le RGESN, et ce qu'une équipe peut faire dès maintenant.

Le poids du numérique

D'après la mise à jour de l'étude ADEME-Arcep (janvier 2025), le numérique représentait en 2022 environ 29,5 millions de tonnes de CO2e, soit 4,4 % de l'empreinte carbone de la France. La première étude, sur des données 2020, donnait 2,5 %. L'écart vient en partie d'un changement de périmètre : la version 2025 compte aussi les centres de données situés à l'étranger qui servent des usages français. Les deux chiffres ne se comparent donc pas directement.

Les centres de données pèsent 46 % de cette empreinte, sans encore refléter l'essor de l'IA générative. Mais l'essentiel se joue sur les terminaux : dans l'étude 2020, les équipements des utilisateurs comptaient pour 79 %, les centres de données pour 16 % et les réseaux pour 5 %. La fabrication représente environ 80 % de l'empreinte d'un équipement. Sans action, le scénario tendanciel prévoit +45 % d'émissions en 2030 et +187 % en 2050 par rapport à 2020.

Au niveau mondial, Green IT (février 2025, données 2023) évalue les émissions du numérique à 1,8 milliard de tonnes de CO2e, soit 3,4 % du total. Le « 4 % » qu'on lit partout vient des rapports du Shift Project de 2018-2020 ; les études récentes parlent plutôt de 3 à 4 %.

Combien pèse une page ?

On ne mesure pas l'empreinte d'une page, on l'estime en répartissant l'impact du serveur, du réseau et du terminal sur les données échangées. Le modèle le plus utilisé est le Sustainable Web Design Model (SWDM), open source. Il donne de l'ordre de 150 gCO2e par gigaoctet transféré (mon calcul, sans hébergement vert ni cache).

Selon le HTTP Archive, une page mobile médiane pesait 2 311 Ko en octobre 2024, soit environ 0,3 g de CO2e à la première visite. C'est peu, mais multiplié par des millions de vues, ça compte. L'EcoIndex annonce lui environ 2 g et 3 cl d'eau par page : le périmètre n'est pas le même (analyse de cycle de vie chez GreenIT.fr, simple transfert de données dans le SWDM). Ce sont des estimations, utiles pour comparer deux versions d'une même page, pas pour faire un bilan carbone.

Les trois principes de l'éco-conception

Il s'agit d'abord de se demander si une fonctionnalité, une vidéo de fond ou un carrousel sert vraiment à quelque chose avant d'en optimiser le poids. Ensuite, d'alléger : moins d'octets, moins de requêtes, un DOM plus simple. Enfin, de viser la durabilité : un site qui tourne sur un vieux smartphone en retarde le remplacement, et c'est la fabrication qui pèse le plus.

Côté méthode, la référence historique en France est le livre « Ecoconception web : les 115 bonnes pratiques » (Frédéric Bordage et GreenIT.fr, Eyrolles). Elle a été complétée par le RGESN et par le guide GR491 de l'Institut du Numérique Responsable.

EcoIndex : une note de A à G

L'EcoIndex donne à une URL un score de 0 à 100, traduit en lettre. Il repose sur trois mesures : le nombre d'éléments du DOM (l'effort du terminal), le poids transféré (le réseau) et le nombre de requêtes HTTP (les serveurs). Chacune est placée dans un quantile calibré sur 500 000 URL du HTTP Archive, puis pondérée :

EcoIndex = 100 - (3 × q_DOM + 2 × q_requêtes + 1 × q_données) / 6

La mesure se fait dans un Chrome sans interface (1920×1080), sans cache ni cookies, avec un défilement de la page. L'outil est gratuit, rapide et reproductible, donc pratique pour suivre une page dans le temps.

Ses auteurs en reconnaissent les limites. La note est relative à la base de référence, pas à un seuil absolu. Elle mesure la performance de la page à un instant donné, pas le niveau d'éco-conception du site. Elle ne distingue pas les types de pages. Et elle suppose une connexion ADSL, alors que la 4G peut consommer jusqu'à 23 fois plus d'énergie.

RGESN : évaluer une démarche

Le Référentiel général d'écoconception des services numériques a été publié le 17 mai 2024 par l'Arcep et l'Arcom, avec l'ADEME, la DINUM, la CNIL et l'Inria. Il découle de la loi REEN de 2021. Il compte 78 critères répartis en neuf thématiques (stratégie, spécifications, architecture, UX/UI, contenus, frontend, backend, hébergement, algorithmie), chacun avec une priorité et une fiche pratique.

Il va plus loin que le poids des pages : durée de vie des terminaux, sobriété face à la captation de l'attention (défilement infini, lecture automatique, notifications), ressources d'infrastructure, transparence. Là où l'EcoIndex note une page, le RGESN évalue une démarche. Un site peut être léger et reposer sur un service inutile ou addictif, et c'est justement ce que le référentiel questionne.

Pour s'en réclamer, il faut publier une déclaration d'écoconception ; tout score d'avancement publié doit l'accompagner. Ce n'est pas une obligation générale, mais certains clients ou marchés publics peuvent l'exiger.

Les outils de mesure

Aucun outil ne voit tout. Voici ceux qu'on peut mettre en place sans budget.

Outil Ce qu'il mesure À savoir
EcoIndex DOM, requêtes et poids, converti en note A-G, GES et eau Note relative, connexion ADSL supposée
Lighthouse Performance, accessibilité, SEO, poids transféré Pas un outil carbone, mais ses audits réduisent le poids
SWDM gCO2e par Go, avec option hébergement vert et cache Hypothèses larges, tend à surestimer
GreenFrame Énergie et carbone d'un scénario d'usage Utile pour mesurer des parcours
Green Web Foundation Hébergeur présent ou non dans l'annuaire des énergies renouvelables Un seul critère, rapide à vérifier

Les résultats divergent beaucoup : sur weather.com, un comparatif de Marmelab (2022) donnait 0,11 gCO2e par visite avec GreenFrame et 2,37 avec GreenIT Analysis. Le plus simple est de choisir un outil, de s'y tenir et de comparer avant/après, plutôt que de mélanger des valeurs issues de méthodes différentes.

Par où commencer

Sur la page d'accueil médiane de 2024 (Web Almanac), les images pèsent 900 Ko sur mobile, le JavaScript 558 Ko et les polices 111 Ko. Dans l'ordre :

  1. Supprimer avant d'optimiser : vidéos en lecture automatique, carrousels, widgets tiers, scripts de suivi superflus. C'est souvent le plus gros gain pour le moins d'effort.
  2. Dimensionner et compresser les images : bonne taille selon l'écran, WebP ou AVIF, chargement différé hors écran.
  3. Réduire le JavaScript : minifier, retirer le code mort, éviter les frameworks lourds quand une page statique suffit.
  4. Limiter les polices : peu de graisses, des sous-ensembles, ou des polices système.
  5. Mettre en cache et compresser les réponses.
  6. Choisir un hébergeur à énergie renouvelable vérifiable (annuaire de la Green Web Foundation), sachant que ça ne règle qu'une partie du problème.
  7. Tester sur de vieux appareils.

Pour que ça dure, mieux vaut mettre un budget de performance (poids maximal, nombre de requêtes, EcoIndex minimal) dans l'intégration continue que d'optimiser une seule fois avant la mise en ligne.

Les limites

Un chiffre isolé n'a pas de valeur absolue : selon l'outil, une même page va de 0,11 à 2,37 gCO2e. Un bon score ne prouve pas non plus une bonne éco-conception, puisqu'une page légère peut appartenir à un service inutile.

Il y a aussi l'effet rebond : un site plus rapide encourage plus d'usages, qui annulent le gain par page. D'où l'intérêt de la sobriété d'usage que Green IT met au centre de ses recommandations : moins d'équipements, gardés plus longtemps. Et l'essentiel se joue hors du code, dans la fabrication des appareils et les centres de données.

Enfin, afficher un score ou un label sans détailler la méthode relève du greenwashing. C'est pour ça que le RGESN exige la déclaration d'écoconception à côté de tout score publié.

Sources

Les valeurs de 150 gCO2e par Go et 0,3 g par page mobile médiane sont mes estimations à partir des paramètres publiés du SWDM.